
La sortie du Syndicat des services publics du Cartel de la fonction publique marque le dernier acte en date d’un conflit larvé au sein du mouvement syndical genevois. Des divergences stratégiques que les syndicats gagneraient à mettre sur la table. Le Syndicat des services publics (SSP) se défend de jouer la division en quittant le Cartel intersyndical du personnel de l’Etat et
du secteur subventionné. Il suggère au contraire de reconstruire l’unité en partant des besoins des salariés et de toujours référer les actions syndicales à cette «base» qui lui sert de boussole. Marco Spagnoli et Fabrice Scheffre, respectivement coprésident et permanent syndical de la région de Genève du SSP, expliquent les choix et la stratégie suivie, laquelle crée passablement de remous dans le landernau syndical du canton. Actifs principalement dans le secteur public, les deux syndicalistes effleurent également la situation de récentes grèves dans le privé.
Vous prêchez l’unité tout en quittant la faîtière intersyndicale de la fonction publique à Genève, expliquez-nous cette dialectique.
Marco Spagnoli: L’unité syndicale et du personnel est nécessaire, mais en partant des besoins de ce dernier et non pas en s’alignant derrière l’employeur. De ce point de vue, le regroupement du Cartel intersyndical est un leurre. C’est la logique du «moindre mal» qui lui sert désormais de ciment, en négatif. Il n’a plus aucune volonté de s’affirmer en toute indépendance. Il refuse d’en appeler au personnel et même d’organiser des assemblées générales sur les questions importantes, comme la fusion des caisses de pension. Il ne lui reste alors plus que l’unité au sommet, c’est-à-dire l’unité derrière l’employeur. Cela dit, le SSP reste ouvert à toute convergence, à toute coordination sur le terrain pour reconstruire autre chose, davantage en phase avec la réalité actuelle des salariés.
Rien ne vous empêche d’appliquer vous-mêmes un tel programme en restant à l’intérieur du Cartel.
Fabrice Scheffre: Le SSP n’applique pas la même méthode que le Cartel. Celui-ci n’a plus posé de revendications au gouvernement depuis huit ans. Sur initiative du SSP, il a bien récolté 8000 signatures pour demander 1800 postes supplémentaires, mais il s’est arrêté là, il n’a pas donné suite à la démarche pour construire la mobilisation du personnel. Ensuite, le Conseil d’Etat a mis la fusion des caisses de pension à l’ordre du jour, et le Cartel suit l’agenda dicté par l’employeur, sans lui opposer son propre cahier de revendications et sans s’appuyer sur la base. Il déserte le terrain au profit des «négociations» et des discussions techniques. Sa représentativité réelle s’affaiblit.
Il refuse systématiquement d’organiser des assemblées générales car le personnel va à contresens de ses positions. A chaque vérification démocratique, les employés donnent en effet raison au SSP. Notre syndicat provoque tout seul un référendum interne à la CIA contre la modification des statuts et quand le résultat tombe, le cartel n’en tient pas compte, il continue comme si de rien n’était. Il ne cherche pas à s’ajuster aux attentes du personnel. Même chose après l’assemblée générale de la CEH, lorsqu’une large majorité refuse la fusion: le cartel n’en fait rien. Et lors de nos débrayages dans deux cycles d’orientation et au SCAI, les salariés mobilisés nous ont donné raison. C’est par l’action que nous proposons de reconstruire l’unité en cherchant à mobiliser le personnel.
Vous étiez dans le cartel, pourquoi n’avez-vous pas réussi à le convaincre de la justesse de votre stratégie?
M. S.: Nous avons cherché à le faire inlassablement depuis au moins six ans, sans succès. Le renouvellement du personnel en son sein a engendré un affaiblissement de sa culture syndicale. Concernant la fusion des caisses de retraite, nous sommes face à une divergence de fond. La charge totale de la recapitalisation de la future caisse de pension fusionnée sera au final supportée à deux tiers par le personnel et les retraités et seulement à un tiers par l’employeur. Il faut déplacer ce curseur et que le patron contribue davantage. Des organisations du cartel prétendent que cela équivaudrait à faire payer les retraites des fonctionnaires par les impôts des salariés du privé et s’y refusent. Pour nous, il s’agit surtout de revenir sur les cadeaux fiscaux alloués aux gros contribuables depuis une dizaine d’années et d’endiguer la sous-enchère fiscale qui fait rage actuellement au détriment des prestataires de l’Etat.
Cette divergence est encore exacerbée car les deux seuls syndicats dans le cartel n’évoluent pas sur le même terrain sociologique. Le SIT est moins implanté dans le public que dans le secteur privé. C’est l’inverse pour le SSP. Cette différence est décisive pour comprendre cette divergence de point de vue. Car c’est au final le personnel de la fonction publique – le gros de nos membres – qui finance indirectement les cadeaux fiscaux faits aux contribuables aisés.
Vous agissez aussi dans le privé, par exemple à l’aéroport, et votre façon de mener les grèves (lire ci-dessous), très minoritaires, fait aussi débat au sein des syndicats.
M. S.: Tout d’abord, il faut bien comprendre que les grèves dans nos secteurs sont toujours «minoritaires». Il est certain que dans le secteur public la masse critique nécessaire est plus importante, mais ce n’est pas une règle absolue. La stratégie patronale s’est affinée, il n’y a plus d’attaques frontales touchant tout le monde de manière indifférenciée et déclenchant une riposte d’ensemble. Au contraire, nous essuyons des attaques partielles qui divisent entre ceux qui sont touchés et ceux qui le sont moins. Dans le secteur privé – notamment à l’aéroport –, nous constatons une sous-enchère salariale et sociale systématique. Parfois, il est nécessaire d’agir en faveur des couches les plus précaires, même si cela paraît dérisoire vu de l’extérieur.
Dans la fonction publique, c’est plus flagrant. Depuis 2006, le Conseil d’Etat prend des mesures politiques en fonction de leurs effets différenciés sur les catégories de personnel. Il manie habilement la carotte et le bâton.
F. S.: Les méthodes de gestion du personnel individualisent également et mettent en concurrence les salariés. C’est le cas évidemment des entretiens d’évaluation périodiques, mais aussi des outils de gestion des absences. Nous sommes les seuls à dire que ce sont des armes de destruction massive, des gens, mais aussi de l’unité.
Pour en revenir à ces grèves, comment analysez-vous leurs résultats? La situation des travailleurs s’est rarement améliorée.
M. S.: Il faut mesurer les résultats en termes relatifs par rapport à ce que l’employeur cherchait à obtenir. Dans tous les cas, ces luttes ont permis de regagner du terrain. Si l’on évalue le strict rapport «investissement/bénéfice», on peut nourrir quelques doutes à court terme. Mais si on élargit la perspective et l’on songe aux effets notamment symboliques dans la conjoncture sociale actuelle, le doute n’est plus permis, car c’est sur cette base qu’on peut consolider une activité syndicale.
Dans le cas de Vessy typiquement, obtenir le respect de la part de la direction n’a pas de prix pour le personnel. Cela compte certainement davantage que d’obtenir des parkings bon marché. Ainsi, le SSP est devenu la «bête noire» du patronat, ce qui est, pour nous, un bon indicateur d’efficacité. Lorsqu’ils ont le choix, les salariés semblent préférer le SSP et non les représentants de la direction – comme à la commission du personnel de l’EMS de Vessy –, le «syndicat» maison Push à Swissport ou enfin le Cartel dans la fusion-recapitalisation des caisses.
Reste que le rapport de forces n’est pas vraiment en votre faveur.
M. S.: La situation est difficile, les marges de manœuvre sont faibles, mais seule la mobilisation du personnel permet de les élargir. A Genève, nous sommes dépositaires d’un patrimoine d’acquis en matière de retraite ou de statut du personnel qui ont été perdus ailleurs et qui sont associés à une culture syndicale de lutte. Cela nous place devant des exigences plus élevées qu’ailleurs, si nous voulons préserver l’acquis. En face, la pression ne faiblit pas en faveur d’intérêts qui débordent largement l’espace de notre petite république.
Votre stratégie solitaire ne va pas vous aider à relever ce genre de défi.
M. S.: Il n’y a certes pas de mobilisation spontanée – surtout sur un sujet technique comme la fusion des caisses de pension. Le SSP fera le maximum pour mobiliser le personnel avec les moyens du bord, à l’inverse du Cartel qui se déclare battu avant même d’avoir livré bataille.
Quelles seront vos priorités?
M. S.: La fonction publique genevoise dispose encore de quelques acquis à défendre. Pour les employés bien sûr, mais surtout comme garantie pour les usagers des services publics. S’opposer à la sous- enchère fiscale est la meilleure garantie pour préserver les prestations aux usagers. Aussi, protéger le personnel constitue la dernière ligne de défense des prestations et de l’Etat social qui sont directement menacés par les politiques néolibérales dominantes.
F. S.: L’axe central du SSP sera donc non seulement de défendre l’emploi, mais aussi de le développer car la fonction publique se dégrade. Défendre l’emploi en quantité de postes, mais aussi dans la qualité des conditions de travail, en termes de santé, de droits, de concertation...
Comment mettrez-vous en œuvre ce programme?
M. S.: En allant vers le personnel. Nous voulons informer les salariés, leur expliquer les enjeux, leur offrir des possibilités de s’exprimer, de se positionner en connaissance de cause et, si possible, les aider à résister. Nous le ferons tout particulièrement sur la question des caisses de pension, car il s’agit d’un enjeu exceptionnel.
Paru dans Le Courrier, 9 juillet 2011